A
priori rien de commun entre ce film américain de James Gray (qui avait
déjà présenté « The Yards » il y a 8 ans, et « La nuit nous
appartient », son polar familial, sombrement poétique, en compétition
officielle l’an passé et revenu bredouille, voir ma critique ici : http://inthemoodforcannes.hautetfort.com/archive/2008/02/... ) et ce film belge des frères Dardenne, déjà deux fois lauréats de la palme d’or (« Rosetta » en 1999 et « L’enfant » en 2005). Jugez plutôt à la lecture de ces deux pitchs :
L’équipe de "Two lovers" de James Gray en haut des marches.
« Two lovers » :
New York. Un homme hésite entre suivre son destin et épouser la femme
que ses parents ont choisie pour lui, ou se rebeller et écouter ses
sentiments pour sa nouvelle voisine, belle et volage, dont il est tombé
éperdument amoureux.
L’équipe du "Silence de Lorna" sur les marches
« Le silence de Lorna » :
Pour devenir propriétaire d’un snack avec son amoureux Sokol, Lorna,
jeune femme albanaise vivant en Belgique, est devenue la complice de la
machination de Fabio, un homme du milieu. Fabio lui a organisé un faux
mariage avec Claudy pour qu’elle obtienne la nationalité belge et
épouse ensuite un mafieux russe prêt à payer beaucoup pour devenir
belge. Pour que ce deuxième mariage se fasse rapidement, Fabio a prévu
de tuer Claudy. Lorna gardera-t-elle le silence ?
Rien
de commun et pourtant, et pourtant dans les deux cas, même si le
contexte social et politique est différent (voir inexistant dans le
premier cas) il s’agit de raison et de sentiments, d’être forts et
fragiles. A priori rien de commun entre Lièges et New York et pourtant
dans les deux cas on éprouve le même poids du silence. Et surtout dans
les deux cas un amour dévastateur et irrépressible même si le sujet est
explicite dans « Two lovers » et beaucoup plus implicite dans « Le
silence de Lorna » où il s’agit surtout de montrer les dangers que
doivent affronter les immigrés pour simplement vivre, trouver la voie
du bonheur. Dans les deux cas, les protagonistes tombent amoureux de
celui ou celle qu’ils ne devraient pas aimer. La comparaison s’arrête
là.
Le style réaliste du « Silence de Lorna »
(même si la caméra à l’épaule a été un peu abandonnée pour se fixer sur
Lorna et la suivre, posément, à l’image de son sang froid et son
inébranlable détermination) reste à l’opposé du style très classique de
James Gray. L’intérêt du film de ce dernier provient davantage des
personnages, de leurs contradictions, de leurs faiblesses, que du
scénario très prévisible ou de la réalisation qui l’épouse...et pourtant,
même si James Gray est plus doué pour le polar, il règne ici une
tension palpable liée au désir qui s’empare du personnage principal
magistralement interprété par Joaquin Phoenix avec son regard
mélancolique, fiévreux, enfiévré de passion, ses gestes maladroits, son
corps même qui semble crouler sous le poids de son existence, sa
gaucherie adolescente : un sérieux prétendant au prix d’interprétation !
Ce
dernier interprète le personnage attachant et vulnérable de Leonard
Kraditor (à travers le regard duquel nous suivons l’histoire : il ne
quitte jamais l’écran), un homme, atteint d’un trouble bipolaire (mais
ce n’est pas là le sujet du film, juste là pour témoigner de sa
fragilité) qui, après une traumatisante déception sentimentale, revient
vivre dans sa famille et fait la rencontre de deux femmes : Michelle,
sa nouvelle voisine incarnée par Gwyneth Paltrow, et Sandra, la fille
d’amis de ses parents campée par l’actrice Vinessa Shaw. Entre ces deux
femmes, le cœur de Leonard va balancer...
Un amour
obsessionnel, irrationnel, passionnel pour Michelle. Ces « Two lovers »
comme le titre nous l’annonce et le revendique d’emblée ausculte la
complexité du sentiment amoureux, la difficulté d’aimer et de l’être en
retour, mais il ausculte aussi les fragilités de trois êtres qui
s’accrochent les uns aux autres, comme des enfants égarés dans un monde
d’adultes qui n’acceptent pas les écorchés vifs. Michelle et Leonard
ont, parfois, « l’impression d’être morts », de vivre sans se sentir
exister, de ne pas trouver « la mélodie du bonheur ».
Par
des gestes, des regards, des paroles esquissés ou éludés, James Gray
dépeint de manière subtile la maladresse touchante d’un amour vain
mais surtout la cruauté cinglante de l’amour sans retour qui emprisonne
(encore un plan derrière des barreaux, en l’occurrence de Gwyneth
Paltrow, décidément le cinéma et ceux qu’il dépeint a cette année soif
de liberté et d’évasion, décidément le monde n’a jamais été aussi
ouvert et carcéral), exalte et détruit.
James
Gray a délibérément choisi une réalisation élégamment discrète et
maîtrisée et un scénario pudiques (ou lisses, c’est selon). Même si le
dénouement est relativement prévisible, le regard de Joaquin Phoenix
est suffisamment intense pour ne pas nous lâcher jusqu’à la dernière
seconde, nous y émouvoir même, malgré tout. James Gray n’a pas non
plus délaissé son sujet fétiche, à savoir la famille qui symbolise la
force et la fragilité de chacun des personnages (Leonard cherche à
s’émanciper, Michelle est victime de la folie de son père).
Ci-dessus, image de "Two lovers" de James Gray
Un film d’une tendre cruauté.
Quant
aux frères Dardenne, encore une fois ils s’imposent comme des
directeurs d’acteurs exceptionnels (un prix d’interprétation de nouveau
à la clef, cette fois pour Arta Dobroshi ? Ce n’est pas si
improbable...) et, forts de leur expérience du documentaire, recréent une
réalité si forte et crédible avec des êtres blessés par la vie dont les
souffrances se heurtent, se rencontrent, s’aimantent.
Réaliste,
humaniste, social sans être revendicatif mais au contraire nous
plongeant dans l’intimité des personnages, ce « Silence de Lorna » est
plus parlant que n’importe quel discours politique. Même si ce 6ème
long-métrage des deux frères n’a pas la force de « Rosetta » et
« L’enfant », il dépeint magnifiquement une douloureuse histoire
d’amour entre des être au bord du gouffre, sur le fil, une histoire
d’amour qui ne dit pas et ne peut dire son nom et qui n’en est que plus
poignante. (cette définition pourrait d’ailleurs aussi s’appliquer aux
personnages du film de James Gray).
Image du "Silence de Lorna" des frères Dardenne
Les
Dardenne restent les meilleurs cinéastes de l’instant, à la fois de
l’intime et de l’universel dans lequel tout peut basculer en une
précieuse et douloureuse seconde : un thriller intime. Ce qualificatif
pourrait d’ailleurs aussi s’appliquer à « Two lovers ». Deux films
d’une vertigineuse sensibilité à l’image des sentiments qui s’emparent
des personnages principaux, et de l’émotion qui s’empare du spectateur
(de moi en tout cas). Irrépressiblement. Magnifiquement.